Tu pues. Toi-même tu ne t'en rends plus compte mais tu le sais. Une odeur de pisse, de sueur. De mort.
Tu le sais car, lorsque tu es assis dans le bus, la place à côté de toi demeure désespérément vide. Toujours. Même quand le bus est plein à craquer. A chaque arrêt, une nouvelle personne monte. Voyant la place vide, elle s'y précipite. Trente secondes plus tard, elle quitte la place.
Car tu pues trop. Toujours ce sont les autres qui te font prendre conscience de ce que tu es, de ce que tu sens. Les gens ne sont pas gentils, tu trouves.
Ils ne peuvent pas savoir ce que tu es vraiment, ce que tu as vécu. Faut pas trop leur en demander non plus. Avant tu faisais partie de leur monde. Tu étais comme eux. Tu faisais partie des « gens ». Aujourd'hui, tu es en marge de la société. Ils ne se doutent pas qu'avant tu étais comme eux. Ils ne se doutent pas qu'ils ne sont pas à l'abri. Qu'ils peuvent, un jour, être comme toi. Puer tout autant que toi. Le pire c'est que tu ne leur en veux pas.
Toi aussi avant tu n'aimais pas les gens qui puent, tu étais gêné. Toi aussi tu avais du mal face à la misère. Toi aussi tu détournais les yeux. Tu te réfugiais dans ta vie confortable. En plaignant un peu, tout de même, ceux que la vie n'épargnait pas.
Tu pues donc. Tu as l'allure d'un clochard. Des guenilles. Une barbe et des cheveux crasseux. Tu ne te laves pas depuis si longtemps. Combien de temps déjà? Tu commences à oublier.
Six mois? Un an? Pour toi une éternité, trop longtemps déjà. Autant, ça ne fait qu'une semaine mais le temps s'est arrêté.
Tu t'es enterré depuis ce jour où elle t'a quitté, avec ton bébé dans le ventre. Tu t'es enterré. Tu es mort ce jour là. Ce qui reste, ce qui pue, ce n'est finalement que ton fantôme qui croit que tu vis encore. Un fantôme clochard. Un clochard riche. Car tu es riche oui; c'est là toute l'ironie. Les gens qui dans le bus ont peur de s'asseoir à tes côtés ne le savent pas.
Tu pues. Tu es sale. Mais tu n'es pas sans domicile fixe: tu es sans amour. Tu erres toute la journée dans les rues, parfois la nuit, mais tu as un chez toi. Luxueux. Tu y reviens parfois. Tu passes par la petite porte, dans la rue derrière. Pas par l'entrée principale. Car les gens seraient trop surpris et trop curieux de voir un clochard entrer dans une villa cossue. Une villa aux volets toujours clos. Clos comme ton coeur. Comme ton espoir. Les voisins ne se posent plus trop de questions. Ils pensent que Monsieur L. est parti. En voyage pour un long moment. Ils n'ont pas si tort finalement.
Tu pues l'alcool aussi parfois. Tu as cru naïvement que l'éthylisme t'aiderait à oublier. Au contraire, ça ne fait qu'accentuer ton mal-être. Donc tu ne bois pas souvent.
Quand elle t'a quitté tu t'es bien organisé; comme un automate, un relan de vie t'a animé pour préparer ta vie d'après. Le PDG que tu étais a démissionné, partant avec un chèque bien rempli de zéros. Tu as revendu toutes tes parts alors que ce n'était pas le moment. Personne n'a compris.
En gros tu t'es effacé, lentement. Tu t'es démerdé pour faire tous tes règlements par prélèvement automatique. La société nous aide à nous effacer. Ton banquier ne communique avec toi que par téléphone ou courrier électronique. Pour l'instant ça ne pose aucun problème. Ca viendra.
Tu ne voudrais pas que ceux qui t'ont connu avant te revoient aujourd'hui. Tu en croises certains, ils ne te reconnaissent pas. Tu as coupé tous les liens que tu avais un tant soit peu établis. Tu as envoyé une lettre aux plus proches. Une lettre qui ne leur laisse pas le choix: tu ne veux plus les voir, tu ne veux pas qu'ils cherchent à te recontacter. Bizarrement, ils ont tous joué le jeu. Tu en as été un peu surpris, de cette facilité qu'ils ont eue à penser que, finalement, tu ne faisais plus partie de leur vie. Comme elle ne fait plus partie de la tienne.
Tu pues. Comme un chien sale dont personne ne veut. Ta famille, tu n'en as plus. Ta seule famille, c'était elle. Et cet enfant, celui dans son ventre, que tu n'étais pas sûr de vouloir. Aujourd'hui, avec le recul, tu sais que tu le voulais. On ne veut que ce qui nous échappe. Tu as été stupide. Tu l'as laissée partir. Tu n'as même pas cherché, même pas essayé de la retenir: elle avait l'air tellement « libérée » le jour où elle t'a quitté. Ce jour là, elle était plus belle que jamais; c'est cela la cause de ta plus grande souffrance. Cette beauté lumineuse, arrogante qu'elle affichait, en même temps qu'elle faisait de toi le plus malheureux des hommes.
« Je m'ennuie . » Voilà ses mots. Voilà tes maux.
Elle s'ennuyait avec toi. Et toi, pauvre bougre, pauvre mâle qui ne se remettait jamais en question, tu n'as rien vu venir. Tu espères juste qu'aujourd'hui elle s'ennuie moins. Qu'elle est heureuse. Tu ne lui en veux même pas, non, tu l'aimes encore.
Tu pues mais tu es fier quelque part: plus d'un aurait vite cherché à se recaser; avec ton profil ça n'aurait pas été trop difficile. Non, toi tu l'aimais, tu l'aimes encore. Et tu as refusé de jouer à la mascarade avec une femme de substitution.
Il n'y avait qu'elle pour te rendre heureux. Il n'y avait qu'elle pour te rendre aussi malheureux. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même; tu fais ça pas trop mal. Tu as même trouvé une certaine dignité dans l'indigence.
Les gens croient que l'argent fait le bonheur. Tu leur offres le tien s'ils le veulent.