Inconscience

La plupart des hommes heureux ne se rendent pas compte qu'ils le sont, ce qui les rend malheureux. Est-ce la société qui veut cela? Est-ce la nature humaine qui est si mal faite?

Souvent le bonheur est là, sous nos yeux qui restent fermés, qui en veulent toujours plus, inlassablement insatiables.

Erosion

Le temps marque nos visages comme l'écume les rivages.
Chaque émotion est une vague.
Ainsi joie, lassitude, amour et douleur laissent leurs traces sur nos âmes qui vacillent sur nos apparences.
Certains luisent d'une patine charmante, d'autres ressemblent à des paysages dévastés.

Ne sauvons pas les apparences

Des masques nous en portons tous. Plus ou moins grimés, plus ou moins lourds de maquillage. Tous les jours, presque inconsciemment, nous revêtons la panoplie de l'être que nous sommes. Certains portent un masque transparent, d'autres se cachent pour leur survie derrière les apparences qu'ils ont choisies. Et les apparences viennent voiler une réalité parfois sordide. Dans un monde où l'apparence est reine, ne nous laissons pas berner par cette cosmétique, ces ornements qui peuvent nous perdre. Grattons le vernis, dépouillons les masques de leur maquillage, et nous verrons les autres d'un oeil neuf.

Porto

Porto est plus qu'une ville, Porto est tout un monde,

Tout un univers même, où les mouettes girondes

Ricanent avec joie en survolant les toits

Ou percent avec leur bec le coeur du fleuve roi.


Porto est plus qu'une ville: c'est une allégorie

Où souvent les ténèbres, sur la flamme qui luit

Déposent, avec la brume, un manteau de l'enfer:

C'est dans la meilleure ombre que surgit la lumière.


Les façades grisâtres y trônent avec hauteur,

Dédaignant, séculaires, les hommes et leur langueur,

Méprisant, se riant du temps qui toujours coule.


On sent de l'Atlantide un parfum qui nous grise

Quand le fleuve Douro y déverse sa brise,

Porto devient alors un rêve dans la houle.

L'homme heureux

Il était une fois un homme heureux. Tellement heureux, cet homme, qu’il ne s’en rendait même pas compte. Nageant dans son bonheur solitaire, il n’avait pas conscience de tout le mal qui existait autour de lui. Ses congénères s’entretuaient, mêlaient leurs sangs au nom d’un quelconque salut, et lui observait tout ça depuis sa bulle sereine. Inconscient du mal, donc. Sans famille, sans attache, il goûtait à la tranquillité de sa vie, imperméable à toute forme de malheur.
Quand on lui crachait dessus, il souriait et se laissait faire. Il s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’il souriait tout le temps. Ca ne se fait pas, de sourire tout le temps, on n’a pas idée…
Une femme vint un jour frapper à sa porte. Elle pleurait tout le temps cette femme, prenant sur son dos toute la misère du monde. Il l’accueillit en souriant, la reçut chaleureusement et la laissa pleurer. Elle s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’elle pleurait tout le temps. Ca ne se fait pas, de pleurer tout le temps, on n’a pas idée…
La nuit pointait son museau sombre et la femme pleurait encore, par empathie pour la misérable condition humaine.
Ils restèrent plusieurs jours ainsi, chacun souriant ou pleurant dans son coin, aucun n’arrivant à transmettre à l’autre son état.
Au lendemain du septième jour (allez savoir pourquoi), l’homme n’en pouvait plus…
- « Pourquoi pleures tu donc, comme ça, éternellement ?
- Et toi ? Pourquoi souris-tu, comme ça, tout le temps ???
- Je souris car rien ne m’affecte, je n’y peux rien, c’est comme ça…
- Et moi je pleure car tout m’affecte. Je ne supporte pas… Tout ce que je vois me pousse à pleurer, ne serait-ce que toi… Je ne vois que la mort dans la vie… Tout être humain me fait pleurer. Quand il est vivant, je pleure en pensant qu’un jour il va mourir. Quand il est mort, je pleure qu’il ne soit plus là. Voilà à quoi se résume ma vie!
- Pourquoi te soucier des autres, si toi tu es bien ???
- Pourquoi serais-je bien, si autour de moi il y en a qui sont mal ? Serais-tu donc dépourvu de cœur ?
- Au contraire, mon cœur est plus vaste que le tien…
- Et pourquoi donc ?
- Si, malgré toute cette misère dont tu parles, je maintiens mon sourire, c’est parce que j’aime l’homme… Ses misères ne m’atteignent pas, car je sais que l’homme n’est pas seulement ce qu’il est sur cette terre. Je souris car je sais, au fond de moi, que celui qui connaît la misère aujourd’hui est le plus humain de tous les hommes… Je me ris de l’horreur humaine car, pour moi, elle n’existe pas, elle finit forcément par ne plus exister. La mort ne me fait pas pleurer : c’est une fin, c’est tout; et pour les malheureux, c’est la fin de la souffrance… »

La femme ne séchait pas ses larmes pour autant: elle ne comprenait décidément pas cet homme.

- « Ton discours ressemble plutôt à celui d’un homme insensible…
- Détrompe toi, je suis peut-être plus sensible que toi. Ta façon de voir les choses est aussi étrange à mes yeux… Je ne comprends pas… Quand tu vois un bébé, humain ou animal, qui découvre avec émerveillement le monde qui l’entoure: cela ne te fait-il pas sourire ?
- Certainement pas, puisque je vois dans cet enfant une mort future, son émerveillement ne durera que peu de temps!
- Et les fleurs ? Quand tu vois les fleurs éclorent, s’épanouir, cela ne sèche donc pas tes larmes ?
- Au contraire, c’est encore pire avec les fleurs, puisque leur mort arrive encore plus vite ! »

L’homme au sourire éternel ne savait pas trop quoi répondre à tant de pessimisme. Il resta un moment silencieux, sans quitter son sourire et se tourna vers la fenêtre.

- « Et le ciel ? Si tu regardes le ciel, le somptueux mouvement des nuages, cela ne t’apaise donc pas ? »

La femme, en silence, se tourna elle aussi vers la fenêtre.

- « Mais ces nuages passent, meurent eux aussi. Quand je regarde le ciel, je me rends juste compte de la petitesse de l’homme, cela me fait pleurer encore plus… »

Et elle éclata en sanglots, l’homme se sentit coupable, impuissant. Il décida tout de même de revenir à la charge…

- « Même si ces nuages passent, comme tu le dis, ils reviennent… Ou plutôt, d’autres nuages les remplacent, inlassablement. Je ne vois aucune mort dans cela! Moi, quand je regarde le ciel, je n’y vois que l’infini et je trouve l’homme bien chanceux de pouvoir le regarder. »

Il se leva et s’approcha de la fenêtre pour contempler les nuages. Il se tourna vers elle et l’invita à le rejoindre. Elle hésita un instant et, pleurant toujours à chaudes larmes, elle alla vers la fenêtre, juste à côté de l’homme.
Ils ne se parlaient plus; ils contemplaient tous deux les énormes moutons rayonnants qui couraient dans l’azur.
L’homme heureux n’avait jamais été attiré par une femme. Il avait peur, au fond de lui, que l’amour ternisse son sourire; et il ne voulait pas que cela arrive.
Mais cette femme était différente, ses larmes l’attendrissaient.
Alors, aussi lentement que bougent les nuages, il tendit son bras et prit doucement dans la sienne la main de la femme. Elle le laissa faire mais ne cessa pas pour autant de pleurer, et ne lui jeta aucun regard.
- « Tu vois, lui dit-il, les hommes et les fleurs sont comme les nuages : ils vont, ils passent, et reviennent sous d’autres formes… et c’est justement cette mort qui doit nous pousser à vivre. Un monde sans mort n’évoluerait pas, ce serait un monde qui sature. Nous n’y pouvons rien; tu sais, même nos pleurs sont dérisoires à côté de la détresse humaine… »

La femme ne parla pas, ne s’arrêta pas de pleurer. Mais, imperceptibles au milieu des larmes, ses lèvres esquissèrent la mystérieuse arabesque qui (soi-disant) nous différencie des animaux.
L’homme vit ce sourire, évidemment, mais il fit semblant de ne rien remarquer. Il serra juste sa main un peu plus fort.
Pleurant toujours, elle frissonna en silence.
L’homme eut alors une sensation étrange. Il sentit monter en lui une peur, pernicieuse, mais ne lâcha pas sa main.
Il avait peur car il sentait l’amour; il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. S’il aimait cette femme il aurait peur de la perdre.

Qu’importe, se dit-il, la peur la plus grande ne vaudra jamais le bonheur que j’ai à tenir sa main. Cette femme a besoin de moi. Peut-être que je souris depuis toujours uniquement pour elle.

Les nuages avaient disparu, il ne restait qu’une lueur bleutée avant que la nuit tombe. L’homme souriant prit la femme pleureuse dans ses bras, elle se laissa faire. En respirant l’odeur de ses cheveux, il eut, pour la première fois de sa vie, envie de pleurer.
Il ne se retint pas et les cheveux de la femme furent couverts de la plus pure rosée.
Ils ne bougeaient plus, et restèrent là, dans les bras l’un de l’autre, chacun mêlant à l’autre son sourire et ses larmes.
Il n’y rien d’autre à dire, si ce n’est que cet homme et cette femme sont nos ancêtres à tous…





Ce texte fut déjà publié sur le blog Art maniac il y a quelques années http://art-maniac.over-blog.com/35-categorie-541622.html