Les mots affamés

Il chuchote. Il chuchote des choses de telle sorte que les choses en question semblent se chuchoter d'elles-mêmes. Un grésillement d'insecte. Un babil d'enfant calme. Une radio mal réglée. Les sons sont si bas que l'on entend autant les bruits que fait sa bouche en les articulant. Un bruit liquide que quelques consonnes durcissent par moment. Ses yeux sont mi-clos, un air grave drape son visage, comme un linceul sur un corps sans vie.

La voix se hisse sur des tonalités plus escarpées: il parle désormais. Ses mains s'agitent et dessinent dans l'air des arabesques roses. Il s'emballe. Son interlocuteur doit s'inquiéter. Son interlocuteur a peur. Son interlocuteur est le vide dans la pièce. A la limite, les chaises, la petite table et le lit écoutent, sans broncher, empêtrés dans leur vie monotone.
Il est debout. Il est droit, le doigt pointé vers le plafond, vers le ciel peut-être. Et les mots sortent lentement de sa bouche. Timides tout d'abord, ils osent dépasser la limite des lèvres gercées. Une lettre après l'autre, comme autant de pattes, les mots bestioles débordent sur son menton, s'embronchent dans sa barbe hirsute, ils risquent de s'y perdre mais, vaillants, ils surmontent l'obstacle et descendent le long de sa maigre silhouette. Ils arrivent par terre, démultipliés, renforcés. Ils caracolent sur le parquet. Ca crépite. Ca chahute pour se frayer un chemin à travers l'espace. Les mots n'ont pas de sens, sont sans queue ni tête. Qu'importe: ils courent, du sol au plafond. Ils envahissent, ils colonisent le vide. Sur les murs ils grimpent avec ardeur, opiniâtres et indépendants. Ils se faufilent dans chaque recoin, leur sonorité grouille, partout. Partout ils se glissent, aisément, sans demander leur reste.
Lui, il continue, il débite des paroles dépourvues de cohérence. Le grouillement se fait musique, petit concert réservé aux initiés. Les objets ne bronchent pas, tandis que les mots bouffent l'ensemble. Sa bouche n'en peut plus. Les mots sont sur son corps; ils le dévorent aussi, comme autant de charognards motivés par la faim.
Tu ouvres la pièce. Un homme gît, méconnaissable, carcasse noircie par la parole. Les mots l'ont dévoré.

Aphorismes

« L'erreur a ceci de fascinant qu'elle se prend, à l'origine, pour une réussite incomprise. »

« Les lendemains qui chantent feraient mieux de se taire. »

« Choir, après tout, n'est qu'une forme alitée de la vie. »

« Se réfugier dans l'absurdité, seule réalité honorable. »

« - Objets inanimés, avez-vous donc une âme? - Plutôt crever! »

« Les gens sont cons comme des dimanches. »

« Les illusions sont les gueules de bois de l'idéal. »

« L'homme descend du singe; il y remonte aussi, souvent. »

« On n'est jamais mieux desservi que par soi-même. »

« A chaque amour suffit sa haine. »

« Ne jamais dire "fontaine, je ne boirai pas de tonneau" »

« Mon animal préféré? L'homme. »

« Longtemps, je me suis couchée de bonheur. »

« La peur de tomber est pire que la chute. »

« Une règle: l'exception. »

" La fin est l'avenir de l'homme. "

Tuer le monde

Les mots de Guido. Les écouter jusqu'à la lie. Désapprendre la langue chiffrée. Revenir à ce temps que tu crois meilleur, plus humain, moins machine. Remonter à la surface de cette époque boueuse, trouble, qui englue l'entendement, force le sourire et déteste les pleurs.

Un café. Son goût encore une fois perverti par ces saveurs sucrées. Il faut bien se nourrir. Il faut bien faire croire. Que, dans le fond, tu es comme eux, que tu ne cherches rien d'autre que le sourire, comme eux. Il faut participer au détestable spectacle des humains abrutis, pour lesquels le bonheur réside dans des plaisirs simples, comme le rire, les gâteaux, l'écran. Parfois t'étreint l'envie d'anéantir les hommes, ce qu'ils sont devenus. Ce monde t'a rendu génocidaire.

Marcher chasse peu à peu ces idées, les diffuse dans l'air, à la manière d'un parfum dont tu te dépossèderais à chacun de tes pas. Les corbeaux sont légion dans cette ville obscure et leurs croassements mêmes semblent débauchés. Ces cris là ne sont pas les mêmes qu'avant. Ils en sont des échos. Leur sonorité artificielle, régulière, te fait penser à ces jouets éducatifs qui imitent les cris des animaux. Retourne l'univers et devine l'animal qui parle. Voilà ce qu'est devenu le monde: un vaste jeu éducatif pour les pauvres gosses que nous sommes, qui déploie sous nos yeux ses artifices chamarrés, ses formes si ludiques qu'il nous faut toucher, deviner: et sur nos faces fades, le sourire béat de l'enfant maintient l'illusion que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.


Au loin

Viens loin du monde
Ta peau
Comme une île sauvage,
Où le soleil s'échoue, sans douleur,
Où je me perds dans le dédale hypnotique de tes parfums.

Viens loin sous la nuit
Qui pleut des étoiles ou des perles,
Ta peau
Comme un sable brûlant,
Où je me roule,
Où chaque grain recèle un monde.

Viens loin,
Je me loverais dans ton mystère,
Et tout le reste s'oubliera.

Vertige

Assise au bar, accoudée devant un cocktail aux couleurs prometteuses. Son visage est figé, son regard est perdu, sa tête est posée sur son poing droit, dans un geste las. Elle ne le voit pas arriver. Elle ne l'entend pas commander le même cocktail que mademoiselle.

- Bonsoir! On se serait pas déjà croisés nulle part?
Pas de réponse. Regard en biais.
-
Je suis plein de défauts vous savez. Vous ne voudriez pas devenir ma qualité pour quelques minutes?
Coins de bouche qui se soulèvent -sorte de sourire.
-
Ca ne vous fait rien? Ca ne vous fiche pas la trouille? De se dire que, pendant qu'on est là, à regarder stagner nos vies, il y en a qui naissent, il y en a qui souffrent, il y en a qui pleurent, d'autres qui tuent, certains qui sont seuls à en crever, des pères qui tremblent devant leur nouveau-né, des femmes qui sourient en pensant à l'amour, des adolescents qui veulent bouffer le monde, d'autres rongés par le mal-être, des attentes sans espoir dans le hall des urgences, des agonies latentes au plus profond des tripes, des petits problèmes, de lourdes mélancolies, de la haine imbuvable, des joies suspendues, des insomnies diaboliques, des erreurs qui se font, qui se sont faites, qui se feront, des décisions impossibles, des choix sans lendemains, des sentiments larvés qui attendent patiemment l'élément déclencheur qui foutra tout en l'air... N'est-ce pas un vertige? Un gouffre du fond duquel on croit entendre hurler nos ombres qui s'agitent?
Pas de réponse. Elle sirote son breuvage; elle a levé sa tête de son poing. Ses yeux se plantent indolemment dans ceux de cet homme qui pourrait parler seul.
-
Je crois qu'il y a ce vertige en chacun de nous. Je crois que l'attraction terrestre est seulement là pour nous empêcher de nous envoler. On grouille à la surface du monde, on court comme les enfants dans le parc, sans but, dans tous les sens. On court et seule compte cette course. La destination est dans la course. L'arrivée se confond avec le départ. Les étoiles s'en foutent, elles rient dans leur ombre confortable. On les jalouse. On veut être les étoiles et nos pieds sont des poids, sont du plomb. Jamais on ne s'envole. On boit pour s'envoler, finalement on s'y noie. Plus profond encore, sous la ligne de flottaison. On oublie mais le monde, lui, continue de grouiller, de naître et de mourir. Il continue de nous bouffer gentiment. Ses mâchoires sont solides, ses dents laissent quelque trace sur nos âmes gonflées de questions. Dans la bouche du monde on court, on cherche la sortie et nos certitudes tissent des barbelés sur lesquels on s'écorche. Nos plaies sont la seule preuve tangible de notre existence. Si vous le vouliez, je vous laisserais poser vos mains comme des pansements sur mes blessures. Je mettrais ma main sur la votre. Voilà. On se donnerait la main. Dans le nœud de nos doigts un envol se ferait. Prenez ma main.

Le cocktail est fini. Un lichen mousseux, sucré, s'accroche fermement aux parois du verre. Elle se tourne vers lui et ses yeux sont mouillés. Elle lui prend la main. Au loin un grouillement s'acharne, tend ses bras infinis pour les retenir. Il est trop tard. Ils se sont envolés.

Langue étrange

Tu ignores ce qu'il raconte, vraisemblablement quelque chose qui l'émeut, une confidence, un grain de sa vie. La mélodie est telle qu'une boule se forme dans ta gorge. Tu sens tes yeux s'embuer. Ce qu'il raconte est triste. Notre monde est triste. Ce qu'il raconte est perdu, pour toujours, bouffé par la langue chiffrée. Tu ne sais pas si tu pleures. Ses paroles coulent, dévalent les pentes lisses de ton incompréhension, renforcent ta migraine. Dans ton cerveau des efforts surhumains trépignent pour entendre et échouent. L'incapacité. L'impuissance. Ton entendement est un puits ténébreux dans lequel ses mots se noient sans se débattre. Ses mots vivent pour eux-mêmes, pour lui. Pour toi ils ne sont que des cadavres exhumés, malheureusement méconnaissables car trop longtemps tapis dans l'ombre.

Tu savais cette langue autrefois, dans une autre vie; tu jouais toi aussi de cette musique, tu maîtrisais ces rythmes, ces exclamations, ces chansons qui sont de simples conversations. Tu fermes les yeux. Dans ta tête, au delà de la migraine se dresse un somptueux spectacle, aux couleurs désuètes: des gens. Des murmures. De la vie.

Tu ne comprends rien. Tu es le spectateur passif et inculte d'une existence effacée.

Pleine de grâce

Tu la devines à travers la vitre, sorte de fleur munie de jambes, un chapeau comme un pétale. Elle entre dans le bar et le décor rougit. Là où elle regarde, là où elle pose ses gestes, là où sa voix jaillit, là où elle prend place, le morne devient grâce. La tasse luit entre ses doigts; tu soupçonnes le café de se muer en ambroisie au contact de sa bouche pareille à l'incendie. Des cernes noient son regard dans un puits ténébreux, où des hommes en grand nombre ont du perdre leur âme, au contact des deux flammes qui se prennent pour des yeux. Elle lit, elle écrit, penchée sur sa table comme la tige d'un roseau qui ploie sous la rosée, les cheveux en cascade escortant son mystère. La fascination qu'elle exerce sur toi se heurte à son absence car, cela est sûr, elle n'est pas vraiment là, happée par des mots que tu jalouses à mort. Elle est là sans y être, elle est là par hasard. La tasse ne fume plus, ton cœur prend le relais et flambe en silence, et derrière ton comptoir tu es en train de fondre. Elle se lève lentement, nonchalante et ailleurs, déjà un peu partie. Elle quitte le bar et le décor se fane, gratifié d'un au revoir sonore et redouté. Tu vas chercher sa tasse, relique caféine chargée de rouge à lèvres. Tu ne laves pas la tasse. Tu l'entasses. Avec toutes ses sœurs que tu collectionnes depuis l'éternité. Au creux de ta solitude qui ressemble à un temple, son culte est assuré.