Pleine de grâce
Tu la devines à travers la vitre, sorte de fleur munie de jambes, un chapeau comme un pétale. Elle entre dans le bar et le décor rougit. Là où elle regarde, là où elle pose ses gestes, là où sa voix jaillit, là où elle prend place, le morne devient grâce. La tasse luit entre ses doigts; tu soupçonnes le café de se muer en ambroisie au contact de sa bouche pareille à l'incendie. Des cernes noient son regard dans un puits ténébreux, où des hommes en grand nombre ont du perdre leur âme, au contact des deux flammes qui se prennent pour des yeux. Elle lit, elle écrit, penchée sur sa table comme la tige d'un roseau qui ploie sous la rosée, les cheveux en cascade escortant son mystère. La fascination qu'elle exerce sur toi se heurte à son absence car, cela est sûr, elle n'est pas vraiment là, happée par des mots que tu jalouses à mort. Elle est là sans y être, elle est là par hasard. La tasse ne fume plus, ton cœur prend le relais et flambe en silence, et derrière ton comptoir tu es en train de fondre. Elle se lève lentement, nonchalante et ailleurs, déjà un peu partie. Elle quitte le bar et le décor se fane, gratifié d'un au revoir sonore et redouté. Tu vas chercher sa tasse, relique caféine chargée de rouge à lèvres. Tu ne laves pas la tasse. Tu l'entasses. Avec toutes ses sœurs que tu collectionnes depuis l'éternité. Au creux de ta solitude qui ressemble à un temple, son culte est assuré.
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