Assise au bar, accoudée devant un cocktail aux couleurs prometteuses. Son visage est figé, son regard est perdu, sa tête est posée sur son poing droit, dans un geste las. Elle ne le voit pas arriver. Elle ne l'entend pas commander le même cocktail que mademoiselle.
- Bonsoir! On se serait pas déjà croisés nulle part?
Pas de réponse. Regard en biais.
- Je suis plein de défauts vous savez. Vous ne voudriez pas devenir ma qualité pour quelques minutes?
Coins de bouche qui se soulèvent -sorte de sourire.
- Ca ne vous fait rien? Ca ne vous fiche pas la trouille? De se dire que, pendant qu'on est là, à regarder stagner nos vies, il y en a qui naissent, il y en a qui souffrent, il y en a qui pleurent, d'autres qui tuent, certains qui sont seuls à en crever, des pères qui tremblent devant leur nouveau-né, des femmes qui sourient en pensant à l'amour, des adolescents qui veulent bouffer le monde, d'autres rongés par le mal-être, des attentes sans espoir dans le hall des urgences, des agonies latentes au plus profond des tripes, des petits problèmes, de lourdes mélancolies, de la haine imbuvable, des joies suspendues, des insomnies diaboliques, des erreurs qui se font, qui se sont faites, qui se feront, des décisions impossibles, des choix sans lendemains, des sentiments larvés qui attendent patiemment l'élément déclencheur qui foutra tout en l'air... N'est-ce pas un vertige? Un gouffre du fond duquel on croit entendre hurler nos ombres qui s'agitent?
Pas de réponse. Elle sirote son breuvage; elle a levé sa tête de son poing. Ses yeux se plantent indolemment dans ceux de cet homme qui pourrait parler seul.
- Je crois qu'il y a ce vertige en chacun de nous. Je crois que l'attraction terrestre est seulement là pour nous empêcher de nous envoler. On grouille à la surface du monde, on court comme les enfants dans le parc, sans but, dans tous les sens. On court et seule compte cette course. La destination est dans la course. L'arrivée se confond avec le départ. Les étoiles s'en foutent, elles rient dans leur ombre confortable. On les jalouse. On veut être les étoiles et nos pieds sont des poids, sont du plomb. Jamais on ne s'envole. On boit pour s'envoler, finalement on s'y noie. Plus profond encore, sous la ligne de flottaison. On oublie mais le monde, lui, continue de grouiller, de naître et de mourir. Il continue de nous bouffer gentiment. Ses mâchoires sont solides, ses dents laissent quelque trace sur nos âmes gonflées de questions. Dans la bouche du monde on court, on cherche la sortie et nos certitudes tissent des barbelés sur lesquels on s'écorche. Nos plaies sont la seule preuve tangible de notre existence. Si vous le vouliez, je vous laisserais poser vos mains comme des pansements sur mes blessures. Je mettrais ma main sur la votre. Voilà. On se donnerait la main. Dans le nœud de nos doigts un envol se ferait. Prenez ma main.
Le cocktail est fini. Un lichen mousseux, sucré, s'accroche fermement aux parois du verre. Elle se tourne vers lui et ses yeux sont mouillés. Elle lui prend la main. Au loin un grouillement s'acharne, tend ses bras infinis pour les retenir. Il est trop tard. Ils se sont envolés.
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